Scandale au Québec: la ministre de la condition féminine, Lise Thériault, n’est pas féministe. Idem, apprend-on, de sa prédécesseure, Stéphanie Vallée. Seulement « égalitaire » (ou égalitariste – il semble que la ministre ait horreur du suffixe « -iste »). La ministre trouve le libellé de « féministe » trop chargé. Une telle proposition fait un peu l’effet d’un non-sens: en effet, qu’est-ce qu’être féministe, sinon aspirer à l’égalité des genres ?
Personnellement, j’éprouve toujours un certain agacement lorsque je lis ou entend qu’il suffirait pour être féministe de se déclarer en faveur de l’égalité des hommes et de femmes. Je ne connais personne dans mon milieu de travail académique qui ne ferait cette déclaration. Et pourtant, parmi ces gens de bonnes intentions, bien peu se porteraient volontaire pour défendre une femme victime de harcèlement sexuel. Beaucoup seraient réticents à faire des efforts pour donner aux femmes un soutien qui s’approcherait de celui qu’il·les donneraient aux hommes dans leur milieu. Et très rares, parmi les hommes, ceux qui refuseraient un avantage que leur offre le patriarcat. De plus, parmi ces égalitaristes, on compte des gens qui travaillent ou s’expriment activement contre les droits des femmes, et des hommes qui exploitent les ressorts du patriarcat pour exploiter impunément les femmes de leur entourage. J’aurais beaucoup de mal à déclarer ces gens « féministes ».
La proposition, qu’on retrouve fréquemment dans des milieux libéraux ou progressistes, est que FÉMINISTE doit s’analyser comme « qui croit que les hommes et les femmes devraient être égaux » (cf. par exemple Mathieu Charlebois). Autrement dit, que quelqu’un dise avoir cette croyance est équivalent à se déclarer féministe.
Soutenir cette équivalence peut avoir son utilité, par exemple pour contrer la diabolisation du féminisme qui se pratique tout azimut. On peut même s’en servir pour souligner les incohérence des gens qui se prétendent partisans de l’égalité. Bien que je sympathise avec ce genre de discours, il sous-estime au moins deux dimensions de ce qui fait un·e féministe: la connaissance et le caractère politique.
Concernant la connaissance, se dire en faveur de l’égalité entre les genres n’engage à des gestes que lorsque l’on perçoit l’inégalité. Or les inégalités passent le plus souvent inaperçu. Même en face d’une injustice évidente, les gens tendent à trouver des explications ad hoc qui leur permettent conserver la croyance que le monde qui les entoure est juste, par exemple en blâmant les victimes ou en invoquant une force supérieure (la loi, Dieu, la Main invisible, …) qui rétablirait les injustices. De plus, toutes les inégalités ne sont pas égales face à notre perception: dans une société capitaliste, suprémaciste blanche et patriarcale, on est beaucoup plus à même d’apprécier les injustices commises envers les blancs, les riches et les hommes, au point où les autres injustices en deviennent invisibles.
Le féminisme demande donc d’aiguiser son regard, et cet ascèse prend la forme d’une étude dont le fruit est une connaissance des inégalités. En ce sens, il y a une connaissance proprement féministe, puisque c’est la connaissance qui permet à celle ou celui qui la possède de contourner ses biais cognitifs afin de voir les inégalités.
Ça ne veut pas dire pour autant qu’il y a des connaissances qu’il faut absolument avoir pour pouvoir être féministe – par exemple, certain·es féministes sont plus versé·es dans la théorie, alors que d’autres fréquentent peu les bouquins mais possèdent des connaissances pratiques. Il serait tout aussi absurde de penser qu’il y ait un seuil quantitatif de connaissance qui fasse un·e féministe. En revanche, on pourrait difficilement dire d’une personne qui n’est même pas engagée dans une démarche d’apprentissage des savoirs féministes qu’elle est une féministe, car elle ne serait pas en mesure d’identifier les inégalités qu’elle entend combattre.
Concernant le caractère politique, on notera la position de la ministre de la condition féminine. Jocelyne Richer mentionne qu’elle voit son approche comme étant « plus pragmatique que théorique, plus terre à terre que militante, plus individuelle que collective ». Marie-France Bazzo, qui fait un coming-out similaire (mais peut-être plus articulé) dans un éditorial de BazzoMag, va dans un sens similaire: « Je n’adhère à aucun mouvement, aucun parti. Je suis allergique aux regroupements, et me méfie des idéologies, même les plus séduisantes. Je ne « fitte » pas en groupe. »
De fait, malgré son éclectisme, le féminisme est un mouvement politique. Ce caractère politique est présent autant dans la philosophie d’intervention qu’il poursuit que dans le regard qu’il porte sur le monde. Autant une dimension que l’autre demande une certaine adhérence au mouvement comme adhérence à un groupe à visées politiques: dans la première, parce que l’action individuelle ne peut venir à bout des oppressions systémiques, et dans la seconde parce que læ féministe doit puiser dans une nouvelle collectivité pour développer des outils cognitifs pour dévoiler les inégalités.
Aussi, il me semble que Mme Thériault a tout à fait raison de se dire non-féministe: très clairement, elle n’adhère pas aux mouvements féministes, ni ne fait aucune démarche pour développer des connaissances féministes. Ce n’est pas pour dire qu’elle ne devraient pas l’être. Mais, pour ma part, je trouve difficile d’imaginer un·e féministe dans un cabinet libéral – en particulier celui-ci, qui se démarque par ses politiques hyperindividualistes et ses attaques constantes aux acquis sociaux. Dans les mots d’Aurélie Lanctot:
Si le féminisme trouve encore une place dans ce programme politique, c’est seulement pour rappeler aux Québécoises que « chacun fait sa chance » dans cet univers « neutre » et bêtement mercantile.
